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Yves Bigot
 

par Pierre Derensy (13/02/05)

 
Extrait en musique

 

 
Article par I-Muzzik

 

« Plus Célèbre Que Le Christ » est un recueil de chroniques et d’interviews sur les 50 plus grandes figures emblématiques du monde du rock vu par l’œil passionné d’Yves Bigot. Cette musique non conformiste, toujours d’actualité, qui a fait rêver sa génération, la mienne et fera rêver les suivantes a donc 50 ans. A y regarder de près c’est une bien jolie jeune fille qui se présente sous la plume du journaliste Bigot qui n’est pas un innocent aux dents longues ou un vieux nabab de la rock collection. Non, chez cet homme de science c’est le moment d’explorer microscopiquement les dentelles des années psy, de picorer la chair harmonique des guitares héros, de piocher les anecdotes de ces artistes avec dans la frise chronologique du bouquin : un début par Miles Davis et une conclusion des White Stripes.

Quelle est la différence entre un critique rock et un journaliste ?

Yves Bigot : « Ha ça c’est Lou Reed qui pose la question ! Il faut savoir que lui ou quelqu’un comme Franck Zappa ont eu un rapport difficile avec la critique, dans leur esprit un critique est une personne inculte qui s’apparente à un groupie. Moi je pense qu’il n’y a pas de différence entre les deux. Pour ma part je suis un journaliste et il se trouve que j’ai voulu me spécialiser dans le rock par goût. Mes premières interviews n’étaient pas des interviews de rock stars d’ailleurs. De la même façon, les journalistes sportifs ne sont pas de mauvais journalistes qu’on a mis au sport. Eugène Sacomano par exemple est un écrivain remarquable aussi bien capable de faire de la politique que de l’économie mais qui se trouve magnifié dans une spécification qui est le sport. »

Dans votre livre, on ressent en lisant votre rencontre avec Lou Reed une certaine déception ?

Yves Bigot : « Ce n’est pas une expérience agréable de le rencontrer (rire). Déjà il vous emmerde, il vous met dans des conditions impossibles, vous avez un chronomètre qui démarre avec quinze minutes sans une seconde de plus ; dans l’interview en elle même, il n’est pas intéressant car il va partir en solo, et ça pendant 10 minutes sur la manière de rentrer son ampli dans la console ce dont franchement tout le monde se fout. Autant c’est un artiste phénoménal, un auteur immense, un compositeur génial et un guitariste grandiose créateur du rock littéraire, si on considère que Dylan est le fondateur du rock poétique, autant c’est un mec qui déteste les interviews car il hait le questionnement du fait de sa souffrance, qui est due au manque de succès du Velvet Underground. Il en veut tellement à la vie, aux gens et sans doute à lui même de ce manque de reconnaissance que du coup son amertume le rend désagréable. La seule fois où il fut un petit peu sympathique c’est lorsqu’il a reçu les arts et lettres. Il est odieux avec tout le monde mais peu importe cela ne change rien à sa qualité d’artiste. Ca ne minimise en rien toute l’admiration que j’ai pour lui. »

Chalumeau dans la préface parle de cette ambiguïté entre la déception de rencontrer ses idoles et la joie de communiquer avec des gens brillants qui sont exactement le reflet de ce qu’on pense ?

Yves Bigot : « C’est vrai et en même temps, il faut quand on rencontre ces gens là, qui ne ressemble à personne d’autre, garder le maximum de distance professionnelle sans vouloir les percevoir en pote. Y compris quand ils se comportent de cette façon comme Paul Mc Cartney qui lorsqu’il vous reçoit vous donne l’impression d’être son meilleur ami et qu’il va vous rappeler le lendemain matin pour savoir si vous avez bien dormi. »

Pour reprendre l’expression de Lennon et votre titre de livre, quand vous qualifiez vos 50 artistes chroniqués vous utilisez un chant lexical ayant des similitudes avec la religion ?

Yves Bigot : « C’est extrêmement volontaire. Le rock dans sa dimension maximale des années 70, donne une connotation, et cela partout dans le monde et pas uniquement dans les pays occidentaux développé, un sens de la congrégation que la religion n’apporte plus et le sens de la communauté que la société n’apporte plus. D’ailleurs c’est ça qui lui manque actuellement, qui lui donne un aspect moins excitant. C’est un truc qui a basculé un jour, un moment historiquement qu’on ne sait pas dater, où cela a tourné dans l’autre sens. Le rock était le reflet mais aussi le vecteur et l’accélérateur de ce changement global dans la société, il en est le reflet à rebours aujourd’hui. Le rock dans sa vraie dimension était messianique. Lennon, les Beatles le sont, Jim Morrison, Springsteen, Dylan l’est sans le vouloir et U2 vous proclament qu’ils sont là pour jouer de la musique forte pour sinon sauver le monde au moins sauver les âmes. Mais il y en a beaucoup d’autres. Les Clash le sont à leur façon et Marilyn Manson l’est à l’envers en étant sataniste.»

Commencer votre messe par Miles Davis n’était sûrement pas anodin ?

Yves Bigot : « Plusieurs raison à ça. La première c’est que l’interview est trop bonnarde pour m’en passer (rire). De manière purement technique on peut dire qu’il n’est pas totalement absent du monde du rock dans le sens où c’est lui qui a inventé le jazz-rock à la fin des années 60 mais surtout pour moi ce qui justifie sa présence c’est que je pense que c’est lui, si on fait fi de Socrate et de Diogène qui sont loins dans l’histoire, qui a inventé cette posture existentielle qui a été banalisé par Johnny sous le nom de « La rock n’roll attitude ». A son époque cela s’appelait « le cool ». Etre à la fois soi-même tout en étant détaché des choses et tout en y étant complètement impliqué. Ce sont sans cesse des paradoxes qui font que l’on est extrêmement sentimental sans être touché par rien parce qu’il faut en être détaché.»

Dans le rock il y a deux archétypes qui ressortent : soit avoir un destin tragique, soit rentrer dans un certain anonymat artistique ?

Yves Bigot : « C’est juste mais il y en a un troisième c’est la mythification. Lorsque la figure prend le pas sur le travail artistique en lui même. Après, vous savez, je crois que lorsque l’on a inventé le monde ou tout du moins la manière de l’exprimer, qu’on ait pu influencer un temps l’univers musical et même plus et que tout d’un coup on se retrouve marginalisé cela implique évidemment un désespoir. L’une des qualité du rock c’est qu’il faut être numéro 1, les meilleurs périodes du rock c’est lorsque les meilleurs artistes sont Number One !»

C’est un état d’esprit très proche du monde du sport et plus particulièrement du football ?

Yves Bigot : « Pour les gens qui ont un peu d’âge comme moi c’est quelque chose qui est invraisemblablement sympathique et inouï. Lorsque j’étais jeune il n’y avait pas plus éloigné que le foot et le rock. Si tu avais des cheveux longs tu ne pouvais pas rentrer en sélection. A l’époque le sport c’était la santé, la société purifiée alors que le rock personnifiait la drogue et la perversion. Avec le recul on s’aperçoit que les sportifs se défonçaient beaucoup plus que les artistes (rire). Quand vous regardez la composition du fameux « Pot Belge » vous verrez que les rockeurs prenaient tous les trucs mais séparément mais tout mettre ensemble cela ne leur était jamais venu à l’esprit. Led Zepplin c’était des rigolos à côté des mecs qui faisaient les kermesses en Belgique (rire). Jimmy Page c’est un amateur à côté de Franck Vandenbrouck.»

Ce qui est frappant c’est que la plupart de ces monstres sacrés des années 60-70 sont toujours dans une ambiguïté sexuelle ?

Yves Bigot : « C’est arrivé avec le Velvet, avec Bowie, même avec Elton John qui faisait l’aveu de son homosexualité très tôt dans sa carrière. Kate Bush me disait que c’était incroyable de voir ces garçons qui, avec leur guitare, sont juste en train de se masturber devant des foules entières. Dans le rock qui est pourtant une musique très virile il y a une féminité très présente, ne serait ce que dans les cheveux longs. Les hippies étaient à la fois très barbus, velus du torse avec l’idée de la nature omniprésente et à la fois très doux lié au pacifisme. C’est un équilibre magique. On entre dans le territoire du charisme, ce qui fait qu’ils rayonnent au sein d’une société c’est le mix entre la masculinité et la féminité intérieure, (qui n’est pas directement liée au comportement sexuelle) ce mélange engendre un rayonnement magnétique, les gens qui sont des sex-symbols notamment les icônes des homosexuels vous verrez qu’elles ont un côté masculin que ce soit Dalida, Vartan ou Tina Turner : elles ont toujours des traits un peu durs. Ca vaut aussi pour les hommes qui ont des traits doux en général. Les Beatles étant un exemple parfait, ils ont des traits doux sans être spécialement beaux avec ce côté ouvrier, hard-man du nord de l’Angleterre. Le côté communautaire qui a fasciné aussi. Ce qu’il y a de génial dans un groupe c’est qu’ils incarnent le fantasme des adolescents de vivre en bande, être un groupe d’amis indissociables, inséparables quoi qu’il arrive. »

C’est l’idée des 4 mousquetaires de Dumas ?

Yves Bigot : « Exactement ! C’est cette idée qu’au sein de l’humanité on puisse trouver des groupement d’hommes ayant des amitiés indéfectibles. Ce qui rejoint cette religiosité dont on parlait tout à l’heure. Ce qui est encore plus précieux dans le monde d’aujourd’hui où, alors qu’on a des moyens de communication comme jamais, on se sent comme jamais : seul. Sans passage de relais entre les générations.»

Votre livre montre aussi l’évolution des artistes, avec des cristallisations médiatiques, est-ce que MTV a tué le mythe ?

Yves Bigot : « Je pense qu’aujourd’hui on est dans le monde de l’image c’est à dire dans le monde de la pornographie au sens véritable dont Cure en est le parfait exemple. On montre tout, les corps, les objets ou les sentiments. La démarche en est d’inventer des histoires afin de vendre des disques ou des bouquins comme « J’ai été sodomisé par un aveugle unijambiste qui parlait croate ». On est juste dans le n’importe quoi qui tue l’imaginaire. J’ai grandi dans le mystère autour des artistes. J’ai acheté des disques uniquement pour leur visuel. Si vous prenez Gratful Dead, on n’avait pas entendu la musique, on lisait des articles dans Rock n’Folk et quand on voyait la pochette on en était déjà dingue avant même le premier son de la première chanson. Maintenant un groupe qui démarre où que ce soit, s’il a du succès dans les 6 mois on sait tout de lui dans le monde entier. Pink Floyd pendant des années on a cru que cela signifiait Flamand Rose…»

En France nous ne trouvons pas de Cameron Crow qui après avoir écrit dans des magazines musicals s’est installé réalisateur avec un très bon « Presque Célèbre » ?

Yves Bigot : « Ici on a un Antoine De Caunes qui a franchi le pas, Pierre Lescure dans un autre genre mais y a peu de gens qui sont sortis du rock. »
Que vous inspire le fait qu’un garçon comme Eudeline soit obligé de faire le dossier de presse de Steve Hestatof en le comparant à Kurt Cobain ?

Yves Bigot : « Il a besoin de bouffer. »

C’est tragique votre réponse ?

Yves Bigot : « Oui on est d’accord. Et c’est la raison pour laquelle il n’y a pas de français dans mon livre. Ce n’est pas parce que je ne les connaîs pas, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de talent mais on ne peut pas être une rock star en France. On peut être une vedette du rock français comme Bernie Bonvoisin, Bertignac, Aubert ou Cantat ou Johnny mais on est pas une rock star, parce que qu’est ce qu’ils ont en commun mes 50 que j’ai mis dans ce bouquin ? c’est qu’ils influent le monde entier. Hallyday sa notoriété s’arrête à des quartiers de Bruxelles. »

Pourquoi pour contrer la toute puissance de la star-academy n’arrivez vous pas à faire un prime avec Miossec, Cali, M et d’autres artistes réels sans y installer de compromis à la variété Sardousienne ?

Yves Bigot : « Ils l’ont déjà été et ça n’a contrecarré en rien la Starac’. Moi ce que j’essaye de faire c’est d’éviter le militantisme à la Gengis Khan c’est à dire faire un acte formidable et ensuite brûler tout pour que pendant 10 ans plus personne ne mette les pieds car on a fait la démonstration que cela ne marcherait pas. J’essaye d’imposer les choses par le succès. Petit à petit à des moments où ils vont être acceptés par le public. Parce que les faire venir juste pour les voir se faire rejeter c’est nul. Une fois j’ai accepté, car son producteur m’a forcé la main, de mettre Vincent Delerm dans l’émission sur la fête de la musique et le mec a vécu le plus mauvais moment de sa vie. Entre des chanteurs de variété et Robbie Williams il est arrivé au piano pour se faire siffler par 500 000 personnes. »

C’est le manque de culture musicale français ?

Yves Bigot : « Non simplement le contexte n’était pas le bon. J’estime avoir la responsabilité vis à vis d’eux de les mettre dans des conditions où ils vont convaincre les gens et pas se faire rejeter car ce serait faire la démonstration qu’il ne faut jamais les inviter. C’est très compliqué d’imposer des artistes qui ont 500 000 personnes derrières eux à une audience de 5 à 6 millions. »

Pierre DERENSY